Druides, soldats, guetteurs et tocsins

Mardi 29 septembre 2009, par Stéphane — Mémoires 1 commentaire

Je suis Stéphane Decourchelle, fils de Françoise, clown de profession. Quelle joie de découvrir ce site ! Mes souvenirs resurgissent…


Le jardin du Loir, ses cerises, ses poires et ses pommes, ses légumes, mon Grand père auprès de la baignoire de pierre (les poissons rouges qui peuplaient ce réservoir n’ont pas dû tellement apprécier ma personne, tant je les asticotais avec des tiges de bambou), ces tableaux fleuris de couleurs qui changent jour après jour du printemps jusqu’à l’automne, ces pierres, ces roches blanches, masses puissantes arrogantes et protectrices lorsqu’on les observe en naviguant sur le Loir, fissurées, craquantes et menaçantes de fragilité en y regardant de plus près. C’est un lieu où j’ai passé un temps fou entouré de mes cousins que j’aimais plus que tout, avec qui je partageais toute ma vie le temps d’un séjour.

En plein hiver et par moins dix, nous faisions le pari de dormir dans les grottes, autour d’un feu, pour affronter la nature de plein fouet comme j’imaginais que nos lointains ancêtres avaient dû le vivre. Ne pouvant nous équiper de peaux de bêtes, nous ramassions des tas de couvertures et de duvets et, les oreilles et le nez gelés, nous cherchions à trouver le sommeil. On ricanait. Il n’était pas question de renoncer à notre entreprise même si chacun d’entre nous devait se dire qu’on serait quand même mieux à Bel Air, au chaud mais nous étions des aventuriers, prêts à se mesurer aux forces de la nature. Au bout de quelques heures, nous finissions tout de même par nous endormir. Nous étions extenués par ces journées d’activités, de gesticulations, de déplacements aléatoires et compulsifs entre le Colombier, Roc en bas, chez Thérèse, Bel Air, la maison de Cécile, les caves, le dortoir de chez Babette et Girt, les grottes, le jardin du Boulon, du Loir, la colline et les tours en barque sur le Loir. Nous avions heureusement des temps de ravitaillement gérés par les « autres » : parents, oncles et tantes ayant pour unique fonction d’une part d’organiser à intervalle régulier des repas suffisamment riches en calories pour qu’on tienne le coup (bien entendu, leur mission comprenait aussi toute la mise en place, le rangement et le nettoyage de l’ensemble des sites et de notre régie, habits et literie compris) et d’autre part de veiller méticuleusement à maintenir les frigos et les congélateurs remplis de victuailles pour nous laisser l’autonomie de les vider au moindre coup de barre. Dans un froid de canard, le feu éteint, après quelques heures de sommeil entrecoupé, nous étions réveillés car nous étions très mal en point : le corps suant de chaleur sous un mètre de couverture et la tête menaçant de congeler, nous nous levions comme des zombis rejoindre un endroit chauffé pour finir la nuit.

Plus jeunes, nous mettions au point des potions magiques, petits apprentis sorciers imaginant que nos formules avaient des pouvoirs mystérieux : mélanges de lentilles d’eau, de salpêtre, de terre trouvée dans des recoins que seuls les initiés pouvaient reconnaître, de bouillie d’insectes qui avaient la malchance d’escalader nos petites jambes dénudées. La nuit, dans nos rêves, ces mixtures devenaient un poison pour les Léviathans qui dormaient dans le Loir, les serpents géants, les hiboux (qui nous faisaient frissonner de peur le soir tombé lorsqu’ils nous surprenaient par leur battements d’ailes et leur cris) ou alors elles étaient des protections symboliques contre les monstres terrifiants et invisibles qui peuplaient les tunnels creusés dans les grottes.

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Le chasseur
Photo prise par Xavier Boucher en 1991.


Hantés par tout ces recoins sombres et menaçants, gonflés à bloc par un sentiment de pouvoir que nous apportait la puissance du site, nous fabriquions des arbalètes, des flèches indiennes, des arcs et tels de véritables guerriers chargés d’honneur et de vertu, du haut de la colline, après avoir testé la puissance de nos voix en essayant de deviner jusqu’où elles seraient entendues dans la vallée du Loir, nous tirions nos flèches et nos pics sur des misérables voitures belliqueuses et agressives qui venaient attaquer notre place forte et qui, immanquablement, prenaient aussitôt la fuite, parfois après un gros coup de frein. A part exception : une fois, une estafette de police que nous n’avions pas su bien identifier de bonne foi avait essuyé une rafale d’œufs bien envoyés, malicieusement ponctionnés dans les réserves de vivres. Ces malheureux traîtres en uniforme avaient refusé de jouer le jeu et nous avaient gâché toute notre après-midi à nous chercher dans la colline.

J’étais nourri de l’espoir que jamais cela ne s’arrêterait. Lorsque nous tenons un bonheur dans nos mains, nous avons toujours la crainte de le perdre, même lorsque nous sommes enfants. J’aurais aimé que le temps s’immobilise. Toutes ces aventures humaines passionnantes avaient toutefois un reflet inversé. Souvent seul avec ma Grand-mère, je guettais l’arrivée des cousins, parfois en vain, découvrant par surprise les joies de la solitude. J’y ai découvert le silence, l’attente et l’ennui, une de mes plus belles découvertes dans ce monde, source créatrice d’action et d’imaginaire, de contemplation et de rêveries, instants infiniment longs et tout à la fois si éphémères où l’être construit son monde intérieur.

Cher Philippe, ces recherches que tu fais sur le Gué du Loir sont en effet extraordinaires, elles font résonner mes propres souvenirs avec l’histoire et le passé d’un lieu qui en fin de compte retrace une bonne partie de l’humanité. Ces informations font jaillir du passé non seulement mon histoire mais aussi elles sont génératrices de rêve et d’imagination autour des possibles scènes de vie passées et futures dont les pierres sont ou seront les témoins privilégiés. Quel merveilleux cadeau tu nous fait. Tu fais résonner le passé du lieu, tu construis un présent avec ta famille et transformes le lieu pour l’enrichir et le préparer pour l’avenir. Merci !

Le fort abritait des Druides, des Soldats, des Guetteurs et des Tocsins ! J’ai une sensation incroyable, comme une fulgurance indéfinie qui fait vibrer mon histoire avec celle du lieu et avec la mémoire de l’homme : les pierres influencent-elle notre vie, notre inconscient ? L’espace et le temps raisonnent parfois d’étrange manière. N’ai-je pas été, moi aussi tour à tour homme préhistorique, Sorcier, Guerrier défendant la place, Chevalier plein de noblesse, bandit minable excitant les chiens dans la colline pour chasser les inconnus et les dangers, se réfugiant dans des arbres ou des cabanes de bois, me servant de la rivière pour me rafraîchir lorsque la chaleur devenait accablante, pêcheur et cueilleur ?

 

Note de Fil : ce message adressé via le forum le 2 août, méritait bien de figurer comme article en soi. Merci Stéphane !


Vos commentaires :

  1. Le 11 octobre 2009 à 11:34, par Rivière Marie-Thé

    Entre récit, rêve et témoignage, j’ai été touchée par la lecture de ce texte si joliment écrit. Bravo et merci d’avoir pris le temps d’écrire, alors que toute la vie moderne nous presse !!

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